Je suis né le mercredi sept juin mille neuf cent cinquante à huit heures du matin.
De par ma naissance je suis ce qu’on appelle de manière narquoise et envieuse un véritable « oueld bled » car je suis né dans l’antre de cette ville maléfique et magnifique, courageuse et lâche, tortueuse et torturée, passionnante et passionnées , féminine et virile, hautaine et modeste :
Constantine.
Ma ville,
Ville des villes,
Ville belle et rebelle,
Ville pure et souillée,
Ville de culture et de raffinement,
Ville éblouissante et sensuelle,
Ville ancienne et nouvelle,
Ville ouverte et pudique,
Ville douce et suave,
Ville aérienne et enterrée,
Ville jalouse et débonnaire,
Ville d’hier et d’aujourd’hui,
Ville des ponts et des soupirs,
Ville des sages et des fous,
Ville tumultueuse et sereine,
Ville sainte et moribonde,
Ville de tradition et de modernité,
Ville de délices et d’immondices,
Ville hypocrite et sincère,
Ville romaine et berbère,
Ville gourmande et raffinée,
Ville sainte et débauchée,
Telle est ma ville.
Cette ville nichée sur un rocher est un véritable nid d’aigle, que le rhumel coupe en deux comme une grenade d’Andalousie, qui laisse éclater ses pépites chaudes et cramoisies qu’il faut savoir cueillir et en apprécier la saveur, sous le regard indulgent du monument aux morts, et des monts de Chetaba .
Seul l’initié pourra en savourer le fruit défendu de cette ville éclatée, de CIRTA la punique, de CONSTANTINE la romaine, de KSEMTENA.
La turque, de KSAR TEINA la berbère.
Il faut allier l’art et la manière, et seul l’initié pourra le faire.
L’initiation passe par un rituel long et bien gardé par les oukases, il faut une ouaada aux saints vénérés de la ville, qui détienent les clés et les secrets les plus profonds.
Ville sainte, ville de saints, de SIDI RACHED, SIDI MEIMOUN, SIDI BZAR, SIDI BOUANABA, SIDI MABROUK, SIDI DJELISS, SIDI BOUMAAZA , SIDI MENDIL.
La ziara des lieux magiques purificateurs, commence par une virée salvatrice au GH’RAB, une détour bienfaiteur à FREIJA, un don respectueux à BOULEDJEBEL, et une halte rafraîchissante à EL GHABA.
Cette ziara s’accompagne par une procession des chants liturgiques des Aissaoua et s’achève par des concerts de malouf purifier.
La ville secrète et méconnue se donne généreusement aux connaisseurs avertis, elle s’offre aux sons bénis des Aissaoua arabes et du malouf de Séville, des baklaouas turques et des ktaief d’orient, au goût de miel et de fleur d’oranger,
Dans le dédale des ruelles fleuries de Souika et Zeleika, des passages étroits de Rcif et dans les hammâms d’El Chatt, dans les merceries de Rahbet Essouf , dans la pénombre des auvents de Souk el Aser, les belles constantinoises, aux tenues traditionnelles, se font discrètes .
Dans les demeures de style mauresque les zeleidj flamboyants ornent les patios, les vitraux aux couleurs de l’arc en ciel filtrent la lumière du jour, les boiseries ciselées des portails en bois d’eben, et des fenêtres légères, derrières les persiennes espagnoles closes, les femmes constantinoises font et refont des gestes ancestraux.
Dans les "fnadek" , les "mjalés" humides et les ruelles étroites de Rahbet Essouf ,de sidi djellis, et de souika , les hommes, le jour durant , un "garo mabroum" à la main vaquent à leurs occupations ; le soir venu ces memes lieux deviennent des "Riad" divins ou les éfluves exquises des breuvages servis ,et les halo de vapeur des sebsis de kif vous entrainent dans un monde magique
Je suis donc un constantinois de souche, pur et dur qui correspond parfaitement à sa ville, de par son caractère et sa physionomie, à la fois hautain et modeste, généreux et rude, noble et étriqué,
Mon lieu de naissance est un véritable « border line » il se situe à la limite de la vielle ville ou ville arabe et de la ville occidentale ou ville française, je suis né en plein centre ville, plus précisément à la rue de France,
Quelle prédestination !
Ce lieu toponymique est annonciateur d’une déchirure psychologique et culturelle qui sera vécue de manière quelque peu douloureuse, c’est comme quelqu’un assis entre deux chaises. C’est une position à la fois enrichissante culturellement et inconfortable socialement.
Des jeux innocents nous réunissions à nos petits amis juifs et français, avec lesquels nous avons partagés le pain et le sel.
Par contre mes parents, du moins mon père , qui est né en mille neuf cent trente deux, à quelques encablures de la rue de France , il est venu au monde en plein quartier arabe , plus précisément à « Rahbet Essouf », enfant unique d’une famille commerçante aisée.
Il a eu une éducation stricte et rigoureuse au sein d’une cellule familiale à la fois aimante et stricte,et il a eu enfance heureuse et insouciante jusqu'à l’age de dix huit ans, ou il commença , en tant que militant, un long combat contre le joug colonial.
Mes grands parents paternels, Mohamed Tahar Belhadj, et El Hadja Fatma bent Chelli.
Mon grand père, descendant de la tribu des Ouled Bel Hadj , du nord de l’actuelle MILA.
Homme charmant et affable, un gentleman à sa façon, sentant toujours le mesc et le tabac, un chapelet à la main, il semblait complètement détaché des contingences matérielles de la vie, il était hors du temps.
Dans le négoce, il commerçait avec finesse et indulgence, mais parfois sans intransigeance avec ses partenaires aussi bien ruraux que citadins .
Ma grand-mère, bent Essaid , par son appartenance, et FATMA de par son prénom .
Ce qui frappe d’amblée chez cette dame, qui sentait bon, était sa propreté à la limite de la manie, son honnêteté, son intégrité, sa naïveté mais surtout sa bonté.
Elle nous a quitté, hélas, en mille neuf cent quatre vingts huit ;elle est enterrée au cimetière central de la ville.
Le vide qu’elle a laissé est irremplaçable, un seul être vous manque et le monde est dépeuplé. Son souvenir est lié à toutes les bonnes choses de la vie, la clairvoyance, la bonté, l’affection, le lucre, la grandeur d’âme, la générosité, l’insouciance , l’affection .
C’était une femme merveilleuse, une dame pieuse, au charme discret, à la disponibilité entière, à la gentillesse légendaire, à l’honnêteté prouvée, à la naïveté reconnue, et à l’intégrité prédominante.
Elle s’efforçait de contenter les moindres demandes de toute la smala.
Pièce maîtresse de la famille, sa cuisine aux effluves envahissantes, sentait bon le thym , la coriandre finement coupée , le cumen fraîchement moulu, le persil haché, et la galette bien cuite.
Ses mains aux mille facettes façonnaient, des gâteaux exquis, des mets raffinés, des tadjins traditionnels sublimes, des sucreries mielleuses, des confitures au goût subtil et délicat.
Je suis l’aîné d’une famille de sept enfants, trois garçons et quatre filles.
Une famille aisée, qui s’ést constituée en trois temps, j’expliquerai cela en temps opportun.